Elle compte les cartons depuis le seuil. Douze, peut-être treize — elle a arrêté de compter après le couloir. L'appartement sent encore la peinture ancienne et quelque chose d'autre, quelque chose qu'elle ne saura plus nommer demain.
La fenêtre du salon est ouverte sur la rue. Un camion passe, puis rien. Le parquet craque sous ses pieds nus comme s'il apprenait à se passer d'elle.
Elle trouve la clé dans la poche de son manteau — une petite clé cuivrée, trop petite pour cette serrure, trop grande pour rien. Elle ne sait plus à quoi elle ouvre. Une cave, peut-être. La boîte aux lettres de sa grand-mère. Un journal qu'elle a perdu à dix-sept ans. Elle la pose sur le rebord de la fenêtre, entre deux pots de fleurs morts, et la regarde un moment sans bouger.
Le voisin du dessus tourne dans sa cuisine. Elle reconnaît le bruit de ses pas — il a toujours eu cette façon de poser le pied droit plus fort que le gauche, comme s'il doutait de la résistance du sol. Trois ans à partager ce plafond, et ils ne se sont parlé qu'une fois, à propos d'une fuite d'eau qui n'était pas la sienne.
Vers minuit, elle s'assoit sur le plancher du salon. Le dos contre le mur, les genoux remontés. Sans les meubles, la pièce a une résonance différente — plus honnête, peut-être, comme une gorge après qu'on a crié.
Elle pense à la personne qui ouvrira cette porte demain, ou dans une semaine, et qui ne saura jamais que ce mur a porté son dos cette nuit. Que le parquet a appris son prénom à force de pas. Que la lumière du matin entrait toujours de biais par cette fenêtre, et touchait exactement le coin gauche de l'ancien canapé.
Au matin, quand les déménageurs sonnent, elle prend son manteau. La clé est encore sur le rebord. Elle hésite, puis la glisse à nouveau dans sa poche — par habitude, ou par superstition, ou parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas laisser à quelqu'un d'autre.
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