Aujourd'hui, en triant des documents dans mon bureau, je suis tombée sur un vieux billet de train plié entre les pages d'un livre. Un trajet Paris-Nantes daté de mars 2014. Je ne me souvenais plus de ce voyage, mais le simple fait de tenir ce rectangle de papier jauni a déclenché une cascade de questions : combien de personnes l'ont manipulé ? Combien de contrôleurs l'ont poinçonné avant que les bornes automatiques ne remplacent leur geste ? J'ai pensé aux archives ferroviaires de la Compagnie du Nord, ces registres méticuleux qui recensaient chaque locomotive, chaque convoi, chaque retard. Des vies entières consignées dans des colonnes de chiffres.
En lisant un article sur l'organisation des chemins de fer au XIXe siècle, j'ai découvert que les premières compagnies privées établissaient des grilles tarifaires complexes selon la distance, la classe et même l'heure du départ. Les billets devenaient des objets codifiés, porteurs d'informations sociales autant que logistiques. Un ticket de troisième classe en bois, un billet de première en carton épais avec dorures. Chaque matériau racontait une hiérarchie, une appartenance. Mon billet de 2014, imprimé sur du papier thermique standard, me paraît soudain bien plat en comparaison.
Je me suis demandé ce que je ferais si je devais expliquer ce système à quelqu'un qui n'a connu que les réservations en ligne. Comment décrire l'attente devant le guichet, la file d'attente, le bruit du tampon encreur sur le papier ? Hier, une amie m'a montré son pass Navigo : elle l'utilise depuis cinq ans, mais elle ne sait pas qu'il contient une puce RFID. J'ai tenté de lui expliquer l'évolution technologique, mais j'ai bafouillé, confondant les générations de cartes à puce. Elle a souri gentiment et m'a dit : "De toute façon, tu sais toujours plein de trucs inutiles." J'ai ri, mais je me suis sentie un peu vexée. Inutiles, vraiment ?
Ce soir, en rangeant le billet dans une boîte à archives, je me suis rendu compte que je collectionne ces traces involontaires. Des tickets de musée, des souches de spectacle, des reçus de bibliothèque. Chacun est une petite fenêtre sur un moment précis, une preuve tangible que j'étais là, à cet instant, dans ce contexte. Peut-être que dans cent ans, quelqu'un trouvera cette boîte et se demandera qui j'étais, pourquoi j'ai gardé tout ça. Ou peut-être que tout sera numérisé, stocké dans des serveurs dont personne ne comprendra le fonctionnement. Je ne sais pas ce qui est le plus mélancolique : l'idée que mes traces disparaissent ou qu'elles survivent sans contexte.
En refermant la boîte, j'ai remarqué une tache d'encre sur le couvercle. Une petite erreur que j'avais faite en notant la date d'acquisition. Je l'ai laissée là. Après tout, les archives aussi ont leurs imperfections, et c'est peut-être ce qui les rend humaines.
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