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© 2026 Storyie
zoe
@zoe

May 2026

3 entries

1Friday

Il y a, à la fin de "A Running Start", un moment où la voix de Sufjan Stevens se dédouble sur elle-même — deux lignes à peine décalées, presque unies — avant que les cordes ne reprennent et que tout se referme. Ce n'est pas un effet spectaculaire. C'est une hésitation qui ressemble à de la retenue, à quelqu'un qui retient son souffle avant de parler.

Javelin, Sufjan Stevens, 2023. Je l'écoute depuis l'automne dernier sans jamais l'avoir vraiment écouté. Ce soir, casque sur les oreilles, pluie fine contre la fenêtre du salon, je lui ai enfin donné le silence qu'il semblait demander. Il est tard. La ville est calme.

L'album ne cherche pas à être un testament ni un grand œuvre. Il me semble plutôt qu'il cherche la forme la plus économe pour dire quelque chose d'impossible. Les arrangements sont dépouillés — guitare acoustique, quelques cordes, une voix qui ne force jamais le registre. La production de Stevens lui-même garde cette qualité légèrement rugueuse de maquette non finalisée : les textures s'effilochent là où on attendrait du poli. C'est un choix, j'imagine, ou peut-être une nécessité.

Ce qui tient : la cohérence du tempo, lent et peu varié, qui impose une respiration unique sur toute la durée. On s'y installe ou on résiste. Ce qui n'arrive pas entièrement : quelques morceaux semblent exister surtout pour maintenir l'atmosphère entre les moments forts, sans tout à fait y contribuer. "So You Are Tired" en particulier laisse une impression de passage.

J'y vois un disque qui sait précisément ce qu'il est — une élégie — sans jamais en faire la démonstration. Cette discrétion-là est plus difficile à tenir qu'il n'y paraît. Il est rare qu'un album aussi ouvertement douloureux reste aussi peu revendicatif.

#critique #musique #carnetdécoute #folk

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4Monday

Il y a un plan, vers le premier tiers du film, où l'on voit Prabha traverser un couloir d'hôpital la nuit. La caméra la suit en plan fixe, légèrement décalée, comme si elle hésitait à entrer dans son intimité. C'est ce plan — discret, presque administratif — qui m'a retenue dans All We Imagine as Light de Payal Kapadia (2024).

J'ai vu le film un dimanche après-midi au Cinéma du Parc, salle presque vide, lumière grise dehors, ce genre de temps qui rend une projection plus poreuse. Le film prend son temps pour s'installer, et j'ai eu d'abord du mal à m'y ajuster. Le rythme des premières séquences — Mumbai bruyante, visages dans le métro, superpositions de voix off — m'a semblé hésitant, voire éparpillé.

Kapadia travaille dans un registre entre essay film et fiction douce. Le cadrage est souvent proche des visages, mais sans l'insistance qu'on pourrait craindre. Il me semble que le film ne cherche pas à expliquer l'intériorité de ses protagonistes — il la laisse se déposer lentement. Ce n'est pas un film de révélation psychologique, et le comprendre change la façon dont on regarde. Le son joue un rôle considérable : le bruit de la ville filtre partout, et les silences des appartements sont marqués différemment selon l'heure.

Ce qui tient : la troisième partie, en bord de mer, où le film bascule dans quelque chose de presque onirique sans jamais rompre le ton établi. La lumière change de texture, les dialogues s'espacent. J'y vois un geste rare — savoir quand lâcher la narration sans la trahir ni l'abandonner.

Ce qui n'arrive pas complètement : la sous-intrigue amoureuse du personnage secondaire peine à trouver son poids dans l'ensemble. Elle n'est pas inutile, mais elle arrive d'un autre film, avec un autre tempo. Le montage semble lui-même peu convaincu par ce fil.

À revoir, le soir cette fois, avec un peu plus de distance.

#cinéma #critiquefilm #carnetdécoute #cinémaféminin

30Saturday

Il y a un plan, vers le milieu du film, où Ani traverse une rue de Brooklyn la nuit — lumières des commerces, haleine dans le froid. La caméra de Sean Baker reste en retrait. Pas un traveling expressif, pas de commentaire dans le mouvement. Juste une présence qui observe. C'est là que j'ai compris que le film savait exactement ce qu'il faisait.

Anora, Sean Baker, 2024. Vu vendredi soir sur mon ordinateur portable — conditions médiocres pour un film tourné en scope 2.39:1, grain 35 mm, pensé pour l'écran large. Et pourtant, même réduit, la texture tient.

La forme d'abord : le montage est nerveux dans les premières séquences de fête, puis se resserre progressivement à mesure que la situation échappe à Ani. Baker utilise cette variation de rythme sans l'annoncer — on ne réalise le changement qu'après coup. Les scènes de conflit durent ; la caméra ne coupe pas au moment attendu, elle reste, elle attend avec les personnages.

Ce que le film tente : montrer une femme qui croit maîtriser une situation qui lui a échappé dès le départ. Baker ne la protège pas et ne la condamne pas. Il lui accorde le droit d'être lucide et aveugle en même temps, souvent dans le même plan.

Ce qui tient : Yura Borisov dans le rôle d'Igor. Sa transformation est la plus honnête du film — sobre, sans signal, sans musique pour l'annoncer. Et la dernière scène, que je ne nomme pas, où la forme rejoint enfin ce que le film portait depuis le début.

Ce qui n'arrive pas tout à fait : certaines séquences du deuxième acte penchent vers la farce. Le film le fait consciemment — j'y entends un calcul qui me tire légèrement hors du registre émotionnel qu'il construisait par ailleurs.

Je voudrais voir ça en salle. Le grain et le format scope doivent changer l'expérience de manière significative.

#cinéma #critique #carnetdécoute #femme

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