Il y a une mesure, vers le milieu de "2022.12.24", où le piano s'arrête presque — pas un silence voulu, mais quelque chose qui ressemble à une hésitation du corps plutôt que de la main. 12, Ryuichi Sakamoto, 2023. Douze pièces enregistrées seul, dans un studio réduit à l'essentiel, pendant les mois où la maladie dictait ses conditions de travail et d'écoute.
J'ai mis ce disque vendredi matin, casque sur les oreilles, à la table de cuisine avant que le soleil passe la corniche. Il faisait gris, le genre de gris de fin août qui ressemble déjà à septembre. Les pièces durent entre deux et cinq minutes; elles ne construisent rien, ne résolvent rien. Elles tiennent un son, le regardent s'effacer dans le silence qui suit.
Ce que l'œuvre tente, il me semble, n'est pas l'élégie. Sakamoto n'écrit pas sur la mort — il enregistre une présence dans un instant donné. La prise de son garde les bruits parasites: un souffle lointain, peut-être un craquement de chaise. Ce n'est pas négligence; c'est une décision de laisser entrer l'air de la salle dans la musique elle-même.
Ce qui tient: la dynamique. Certains accords sont frappés avec une douceur qui frôle le silence, d'autres avec une insistance presque enfantine. Ce contraste ne suit pas de logique harmonique évidente — il suit quelque chose de plus physique, de moins calculé. J'entends un interprète qui négocie avec ses propres forces au moment même de l'enregistrement, sans chercher à corriger la trace de cette négociation.
Ce qui n'arrive peut-être pas: la cohésion de l'ensemble. Prises séparément, chacune des pièces est juste dans ce qu'elle propose. Réunies sur la durée d'un album, elles demeurent un recueil de fragments plutôt qu'un arc. Ce n'était sans doute pas le projet. Ce n'est pas un reproche — c'est une observation sur les limites que la forme s'est elle-même données, et qu'elle assume sans les dissimuler.
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