Il y a une façon qu'a le piano de se taire entre deux notes sur 12, le dernier album de Ryuichi Sakamoto (2023) — une suspension qui ressemble moins à un silence de partition qu'à quelqu'un qui attend de voir s'il a encore l'énergie de continuer. Je l'ai écouté ce dimanche matin au casque fermé, la pluie contre la vitre de l'appartement créant une résonance involontaire avec les graves de l'enregistrement.
12 se compose de douze pièces pour piano seul, enregistrées entre 2021 et 2022 alors que Sakamoto traitait un cancer avancé. Le piano sonne proche du micro — sans réverbération de salle, sans habillage acoustique flatteur. On entend l'instrument comme un objet dans une pièce, avec ses imperfections de feutre et de corde. Ce choix modifie entièrement la relation d'écoute: il ne s'agit pas d'assister à une performance mais d'être présent dans une pratique quotidienne.
Ce que l'album ne tente pas, c'est la démonstration technique. Sakamoto n'y déploie pas la vélocité de ses années quatre-vingt-dix. Les tempos sont lents, les harmonies ouvertes, les mélodies fragmentaires. Plusieurs morceaux s'arrêtent avant de résoudre ce que l'oreille anticipe — ce refus de clôture est délibéré, il me semble.
Ce qui tient, c'est l'économie absolue. Dans "20220302", j'entends deux lignes mélodiques qui se croisent brièvement puis s'éloignent sans conclure. Cette séparation est plus éloquente que n'importe quel accord final. La numérotation des titres par dates de séance refuse tout geste poétique et donne à l'album la texture d'un journal de bord.
Ce qui n'arrive pas complètement: l'uniformité de timbre finit par lisser les pièces entre elles après une heure d'écoute. J'y reviens par morceaux plutôt qu'en séquence. Ce n'est pas un reproche — c'est une indication d'usage.
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