Le ciel portait ce matin une lumière de cendre mouillée, un gris qui absorbait les sons et ralentissait les pas. J'ai marché vers le parc en évitant les flaques, le col de mon manteau relevé contre un vent qui sentait le métal et l'écorce trempée. Une vieille femme nourrissait les pigeons sous l'abri du kiosque. Elle murmurait quelque chose que je n'ai pas compris, une comptine peut-être, ou une prière, et les oiseaux tournaient autour d'elle comme des notes de musique fatiguées.
Je pensais à cette phrase lue hier : "Écrire, c'est choisir quels silences garder." J'ai sorti mon carnet sur un banc humide, essayé de capturer ce moment, mais mes doigts étaient gourds et l'encre bavait sur la page mouillée. J'ai dû recommencer trois fois avant d'accepter que certaines scènes ne peuvent pas être transcrites, seulement ressenties. Le papier gondolé garde maintenant la trace de cette impatience, de cette erreur que je n'effacerai pas.
Un couple est passé en se disputant à voix basse. L'homme répétait : "Mais tu ne m'écoutes jamais." La femme marchait trois pas devant lui, les épaules raides. Ils se sont arrêtés près du lac. Elle s'est retournée, a dit quelque chose que le vent m'a volé, et il a souri. Pas un grand sourire, juste un frémissement au coin des lèvres. Ils sont repartis côte à côte, leurs mains se cherchant dans l'espace entre eux.
J'ai observé les rides que le vent creusait à la surface de l'eau, comment chaque vague en effaçait une autre, comment tout mouvement portait en lui sa propre disparition. Mes pages gondolées racontaient maintenant deux histoires : celle que j'avais voulu écrire et celle que la pluie avait réécrite pour moi.
En rentrant, j'ai relu mes notes. Les mots bavés ressemblaient à des fantômes. Je me suis demandé si la beauté n'était pas justement là : dans ce qui résiste mal à l'eau, dans ce qui se défait, dans ce qui refuse de tenir trop longtemps. Peut-être que certaines histoires ne sont pas faites pour durer, seulement pour passer et laisser une trace floue.
Le soir tombe maintenant derrière ma fenêtre. Les lampadaires s'allument un par un, comme des lucioles obéissantes. Mon carnet sèche près du radiateur. Demain, les pages seront sèches mais gondolées, et ce défaut sera devenu partie intégrante du texte. Une cicatrice qui raconte mieux que mes mots ce que signifie écrire sous la pluie.
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