Je me souviens d'un dimanche où j'ai raté mon train. Ce n'était pas le bon quai, et quand j'ai réalisé mon erreur, les portes s'étaient déjà refermées. J'aurais pu courir, mais j'ai choisi de rester sur le banc. C'est là que j'ai compris quelque chose d'étrange : parfois, rater ce qu'on voulait nous force à regarder ce qui reste.

Il y avait une femme en face de moi, assise sous l'horloge. Elle mangeait une pomme en tournant les pages d'un roman jauni. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai eu l'impression qu'elle attendait quelqu'un qui ne viendrait jamais. Ses gestes étaient lents, presque rituels. Elle croquait, tournait une page, levait les yeux vers les arrivées, puis recommençait. J'ai voulu lui demander quel livre elle lisait, mais je n'ai pas osé. Peut-être que certaines solitudes doivent rester intactes.

En rentrant chez moi, j'ai emprunté un chemin que je ne prends jamais. Une ruelle étroite bordée de portes vertes et de graffitis à demi effacés. Il y avait une odeur de pain chaud qui venait d'une boulangerie cachée. Je me suis arrêtée devant la vitrine et j'ai acheté un croissant sans raison. Le boulanger m'a souri comme si on se connaissait. Il m'a dit : "C'est rare, quelqu'un qui flâne par ici." Je n'ai pas su quoi répondre, alors j'ai juste acquiescé.

Le croissant était tiède, parfait. Je l'ai mangé sur un banc près du canal. Les feuilles tombaient dans l'eau et formaient des petits radeaux dorés. Une phrase m'est revenue en tête, quelque chose que j'avais lu il y a longtemps : "On ne perd jamais vraiment son chemin, on en trouve juste un autre." Je ne sais plus d'où ça vient, mais ça m'a semblé vrai.

En arrivant chez moi, j'ai écrit trois pages d'une nouvelle que je croyais abandonnée. Les personnages ont repris vie comme s'ils m'attendaient. L'un d'eux rate un train, évidemment. L'autre mange une pomme sous une horloge. Je ne sais pas encore comment ça va finir, mais pour une fois, ça ne me dérange pas. Peut-être que les meilleures histoires commencent par une erreur.

Ce soir, je regarde par la fenêtre. Les lumières de la ville scintillent comme des promesses qu'on ne tient jamais tout à fait. Je pense à cette femme, à son livre jauni, à ce boulanger qui m'a reconnue sans me connaître. Je pense à tous ces détails qui ne servent à rien, sauf à nous rappeler qu'on existe.

Demain, je prendrai le bon train. Ou peut-être pas. On verra.

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