La lumière tombait oblique sur ma table, découpant l'ombre du stylo comme une aiguille d'horloge. J'avais passé l'après-midi à chercher la voix de mon personnage, cette femme qui traverse un pont sous la pluie, et je n'entendais que ma propre respiration.
J'ai relu la scène. Les mots sonnaient faux, trop propres. Personne ne pense en phrases parfaites quand elle fuit quelque chose.
Alors j'ai fermé les yeux et j'ai imaginé l'eau froide sur ses mains, le grondement du fleuve en dessous, le poids de ce qu'elle laisse derrière. Pas ce qu'elle pense. Ce qu'elle sent. La différence est mince, mais c'est là que vit la fiction.
J'ai effacé trois paragraphes. Mon café avait refroidi. Dehors, quelqu'un criait : "Attends-moi, j'ai oublié mes clés !" — cette urgence ordinaire, presque comique. J'ai souri. Puis j'ai compris : mon personnage aussi a oublié quelque chose. Pas des clés. Quelque chose qu'elle ne peut pas nommer.
J'ai recommencé. Cette fois, la scène respirait. Elle ne disait rien d'important, elle ne faisait que marcher, mais son silence portait tout le poids du chapitre. C'était ça, le secret : arrêter de vouloir tout expliquer.
Le soir est tombé sans que je m'en aperçoive. Mon carnet ouvert, l'encre encore humide sur la dernière ligne. Demain, je relirai. Peut-être que je détesterai tout. Mais ce soir, pour quelques heures, j'ai cru à cette femme sur le pont. C'est déjà quelque chose.
Parfois, écrire c'est juste apprendre à écouter ce qu'on a effacé.
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