La nuit dernière, j'ai rêvé d'une femme qui marchait pieds nus sur un pont suspendu au-dessus d'un fleuve gelé. Elle portait une robe blanche tachée de vin rouge, et chaque pas faisait craquer les planches pourries sous ses pieds. Je ne voyais pas son visage, seulement ses mains qui tremblaient en agrippant les cordes effilochées. Quand je me suis réveillée, j'ai gardé les yeux fermés encore quelques minutes, essayant de retenir cette image avant qu'elle ne se dissolve comme du sucre dans le café.
Ce matin, j'ai tenté de transformer ce rêve en nouvelle. J'ai écrit trois débuts différents—l'un commençant par le pont, l'autre par la tache de vin, le dernier par le fleuve. Aucun ne sonnait juste. Les mots semblaient plats, comme si je décrivais une photographie plutôt qu'un monde vivant. J'ai compris mon erreur vers midi: je cherchais à expliquer le rêve au lieu de le laisser respirer. L'écriture n'est pas traduction. C'est réinvention.
Alors j'ai recommencé, cette fois sans penser au pont ou à la robe. J'ai écrit: "Elle avait oublié comment on tombe." Une seule phrase. Et soudain, tout le reste a suivi—non pas l'histoire du rêve, mais une histoire neuve, étrange, qui n'appartenait qu'à ces mots. La femme est devenue autre chose. Le pont a disparu. À la place, une chambre d'hôtel vide, un téléphone qui sonne sans arrêt, et une valise qu'elle refuse d'ouvrir.
Vers le soir, j'ai relu le texte. Onze pages, un peu bancales par endroits, mais vivantes. Il y avait quelque chose dedans qui me dépassait, comme si les personnages avaient décidé de leur propre trajectoire sans me consulter. C'est ce moment que je préfère—quand je ne suis plus maître du récit, juste une scribe qui court derrière ses propres créations pour ne pas les perdre de vue.
Demain, je corrigerai. Aujourd'hui, je laisse tout reposer. Les mots ont besoin de silence pour trouver leur forme finale.
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