Le tram 12 était bondé ce matin, et j'ai fini coincé contre la vitre, le nez à quelques centimètres du reflet d'un homme qui lisait par-dessus mon épaule. J'ai changé de page exprès pour voir s'il suivait — il a plissé les yeux. Victoire silencieuse. En descendant à Bastille, j'ai remarqué une femme qui portait un chapeau en feutre vert pomme, exactement la même nuance que les bancs du parc où j'allais déjeuner. Coïncidence ou code secret des Parisiens ? Je penche pour la seconde hypothèse.
J'ai décidé de tester un nouveau chemin vers le Marais, en passant par la rue des Tournelles au lieu de mon trajet habituel. Petite erreur de calcul : j'ai ajouté sept minutes et deux détours devant des vitrines de chaussures que je ne porterai jamais. Mais j'ai découvert une boulangerie qui vend des croissants au beurre salé — pas le truc industriel, le vrai beurre de Guérande qui laisse des cristaux sur les lèvres. J'en ai pris deux. Le premier a disparu avant même que je traverse la rue. Le second, je l'ai savouré sur un banc, en observant un pigeon qui marchait en rond autour d'une miette, comme s'il hésitait entre la manger ou la garder en souvenir.
Un couple s'est assis à côté de moi. Elle disait : « Non mais attends, si on prend le métro maintenant, on arrive pile pour l'apéro. » Lui : « Ouais, mais si on marche, on peut passer par le pont et voir le coucher de soleil. » Elle a soupiré, il a souri, ils sont partis à pied. J'ai trouvé ça touchant, cette micro-négociation du quotidien. Moi, je suis resté encore dix minutes, juste pour voir si le pigeon allait se décider. Spoiler : il a fini par manger la miette.
En rentrant, j'ai longé le canal Saint-Martin. L'eau était d'un vert presque opaque, avec des reflets orange du lampadaire qui tremblotaient à la surface. Une odeur de tabac froid et de pain grillé flottait dans l'air, mélange bizarre mais pas désagréable. J'ai croisé un homme qui promenait trois chiens de tailles complètement différentes — un teckel, un labrador, et un truc qui ressemblait à un loup miniature. Ils marchaient en file indienne, parfaitement synchronisés. J'ai failli lui demander s'il les avait dressés ou s'ils s'étaient mis d'accord entre eux, mais il avait l'air concentré, alors je l'ai laissé tranquille.
Je me suis arrêté devant une librairie d'occasion. Vitrine poussiéreuse, livres empilés dans un désordre artistique. Un exemplaire de L'Écume des jours dépassait, couverture jaunie, coins écornés. Je me suis souvenu de cette phrase : « Il faut toujours un coup de pouce au destin. » Peut-être que c'est ça, finalement, l'intérêt de changer de chemin — donner un petit coup de pouce au hasard, voir ce qui se présente. Même si c'est juste un croissant au beurre salé et un pigeon indécis.
Demain, je reprendrai mon trajet habituel. Ou peut-être pas. On verra ce que dit le chapeau vert pomme.
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