Ce matin, j'ai trouvé un carnet oublié dans le tiroir du bas. Couverture rouge sang, pages jaunies par le temps. En l'ouvrant, j'ai reconnu mon écriture d'il y a cinq ans — cette façon de boucler les e que j'ai depuis abandonnée. C'était une nouvelle inachevée, l'histoire d'une femme qui collectionnait les dernières phrases des livres qu'elle lisait.
J'ai voulu reprendre là où je m'étais arrêtée, mais mes doigts ont hésité au-dessus du clavier. L'erreur que j'ai faite alors me semble évidente maintenant : j'essayais de tout dire, de tout expliquer. Je voulais que le lecteur comprenne exactement pourquoi cette femme collectionnait ces phrases, quel traumatisme l'avait poussée là. Mais l'histoire n'avait pas besoin de ça. Elle avait besoin de silence.
Alors j'ai recommencé. Cette fois, j'ai gardé seulement le geste : une main qui ferme un livre, des lèvres qui murmurent une phrase, un stylo qui gratte le papier. Pas d'explication. Pas de psychologie. Juste le rituel, encore et encore, comme une prière dont on aurait oublié le sens.
Par la fenêtre, le vent faisait claquer les volets du voisin — un rythme irrégulier, presque syncopé. Ce son s'est glissé dans ma nouvelle sans que je le décide vraiment. Ma protagoniste l'entend aussi, maintenant. Elle lève la tête entre deux phrases copiées, se demande si quelqu'un essaie d'entrer ou de sortir.
J'ai appris quelque chose aujourd'hui : les meilleures histoires ne se construisent pas, elles se trouvent. Elles sont déjà là, dans le tiroir du bas, dans le claquement d'un volet, dans cette façon que j'avais de boucler mes e. Il suffit d'écouter assez longtemps pour les entendre.
Ce soir, avant de fermer mon ordinateur, j'ai relu ma nouvelle. Elle se termine au milieu d'une phrase. Cette fois, c'est un choix.
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