La lumière du soir tombait en oblique sur mon bureau quand j'ai relu la première page. Trois fois. Les mots refusaient de se tenir ensemble. Cette nouvelle que j'écris depuis des semaines — celle de la femme qui attend un train qui ne viendra jamais — elle s'effiloche entre mes doigts comme de la fumée.
J'ai fermé le cahier. Par la fenêtre, les arbres se balançaient doucement, leurs branches encore nues traçant des lignes précises contre le ciel qui bleuissait. Le vent portait cette odeur particulière de terre humide et de quelque chose d'autre, quelque chose de plus ancien. J'ai pensé à Virginia Woolf qui écrivait : "Arrange whatever pieces come your way." Mais comment arranger ce qui refuse d'avoir une forme?
Vers dix-neuf heures, ma sœur a téléphoné.
« Tu travailles encore? »
« J'essaie. »
« Ça veut dire non. Viens dîner. »
J'ai hésité. Le curseur clignotait sur l'écran vide. Partir maintenant, c'était admettre la défaite. Rester, c'était regarder ce vide pendant encore trois heures. J'ai choisi la première option.
Au restaurant, entre deux bouchées de pain, elle m'a raconté une histoire banale sur son collègue qui avait oublié son pantalon au pressing. J'ai ri. Et en riant, quelque chose s'est déplacé. Pas la solution, non — plutôt une permission. Celle de laisser l'histoire respirer, de ne pas tout résoudre ce soir.
En rentrant, la lune était déjà haute. J'ai rouvert le cahier, mais je n'ai rien écrit. J'ai juste regardé les mots déjà là, ces fragments qui cherchent encore leur constellation. Demain, peut-être, ils trouveront leur place. Ou après-demain. L'écriture est ainsi : elle attend qu'on apprenne à attendre avec elle.
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