La femme au café m'a demandé si j'écrivais une lettre. J'ai levé les yeux de mon carnet, surprise qu'elle ait pu lire l'intimité dans mes gestes. Non, ai-je répondu, des fragments. Elle a souri comme si elle comprenait quelque chose que je ne comprenais pas encore moi-même.
Ce matin, j'ai relu un poème commencé il y a trois semaines. Les mots sonnaient faux, trop lisses, comme une pierre polie qui aurait perdu sa rugosité. J'ai tout barré d'un trait horizontal. Puis, dans la marge, j'ai écrit une seule ligne : « Les choses qu'on tait durcissent comme le pain oublié. » Je ne sais pas encore où elle ira, cette phrase, mais elle porte quelque chose de vrai.
L'après-midi, j'ai marché le long du canal. La lumière filtrait à travers les branches encore nues, projetant des ombres fines sur le chemin. Une odeur de terre mouillée montait du sol, mêlée à celle, presque sucrée, des premiers bourgeons. Je me suis arrêtée pour observer deux pigeons qui se disputaient une croûte de pain. L'un a cédé, l'autre a emporté sa victoire dérisoire. J'ai pensé à tous les petits renoncements qui tissent une vie.
En rentrant, j'ai hésité devant ma table de travail. Continuer le récit en cours ou me laisser porter par cette phrase du matin ? J'ai choisi la phrase. Parfois, il faut suivre le fil le plus ténu, celui qui tremble à peine mais qui conduit peut-être vers quelque chose d'essentiel. J'ai écrit trois strophes d'un seul tenant, sans lever le stylo. Elles sont imparfaites, bancales même, mais elles respirent.
Ce soir, je pose le carnet sur la table de nuit. Demain, je relirai. Demain, peut-être, je comprendrai ce que la femme du café avait vu dans mes gestes. Ou peut-être pas. Certaines choses demandent à rester suspendues, comme ces ombres fines sur le chemin, entre le jour et ce qui vient après.
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