Ce matin, j'ai sorti du registre paroissial de Saint-Pierre-le-Vieux une liasse que personne n'avait demandée depuis dix-sept ans — je le sais parce que la fiche de consultation portait la date du 14 mars 2009, encre un peu délavée. À l'intérieur, coincée entre deux feuillets de sépultures de l'an VI, une feuille volante couverte d'une écriture serrée que je n'ai pas reconnue immédiatement comme étant celle du curé. Un billet de compte, vraisemblablement. Des colonnes de chiffres, des noms abrégés, quelques mots en alsacien mêlés au français.
J'ai mis une heure à comprendre qu'il s'agissait d'un relevé de dettes de paroissiens envers une femme désignée uniquement comme « la veuve Hahn ». Pas de prénom. D'après un acte de décès de 1798 que j'ai trouvé dans le même registre, il y avait bien une Anna Margaretha Hahn, veuve de Johann Georg Hahn, journalier, décédée cette année-là à cinquante-deux ans. Hypothèse : c'est elle. Mais je ne peux pas l'affirmer — le nom Hahn n'était pas rare dans le quartier.
Ce qui m'a retenue, c'est la nature des créances. Pas de l'argent prêté, semble-t-il, mais des services : du pain, deux journées de garde d'enfant en juin, une livre de sel. Les montants, en sols et en livres tournois, sont minuscules. On peut supposer qu'Anna Margaretha, si c'est bien elle, vivait d'une économie de proximité très étroite — le genre de réseau que les registres officiels ne pensaient pas à consigner.
"item pour le selz et le pain dud. samedy : 4 sols"
La graphie du mot selz m'a arrêtée. Orthographe hybride, mi-français, mi-alsacien. Le greffier ou la femme elle-même — on ne sait pas qui a tenu ce carnet — ne s'est pas soucié d'uniformiser. Cela me plaît. L'hésitation entre deux langues, couchée là, sans intention.
Il faisait gris sur le canal à midi ; j'ai quand même mangé dehors, carnet de notes sur les genoux, crayon posé sur la page. Je ne sais pas encore ce que je ferai de cette feuille volante. Elle sera signalée, cotée, replacée dans sa liasse. La veuve Hahn retournera dans l'ombre, avec son sel à quatre sols.
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