Trouvé ce matin, coincé entre deux fascicules du cadastre de 1808, un feuillet isolé que personne n'avait indexé. Une liste d'une dizaine de noms, avec en face de chacun une somme en francs et une abréviation que je n'ai pas reconnue tout de suite : s.p. Suppression de poste, peut-être, ou salaire partiel — je ne sais pas encore. J'ai laissé la question ouverte dans mes notes au crayon.
Le premier nom de la liste : Marie-Anne Huber, dite Nanette, 14 ans, servante. D'après un acte de baptême de 1794 conservé dans les registres paroissiaux de Saint-Pierre-le-Vieux, une Marie-Anne Huber est bien née à Schiltigheim cette année-là, fille d'un journalier nommé Mathias. Que ce soit la même personne reste une hypothèse — le prénom était courant, et Schiltigheim n'est pas Strasbourg.
Ce qui est certain : en 1808, quelqu'un tenait une comptabilité précise de ces gens-là. La somme inscrite en face de Nanette est de 3 francs 50. Pour un mois de travail, vraisemblablement. D'après une lettre de 1812 conservée dans le même fonds, une livre de beurre coûtait environ 70 centimes à l'époque. On peut supposer que 3 francs 50 laissait peu de marge.
L'abréviation s.p. me résiste toujours. J'ai consulté le répertoire Laborde, sans résultat. Il m'arrive de tomber sur des notations que personne n'a codifiées — des raccourcis qu'un greffier a inventés pour lui seul et emportés avec lui. Ce genre de lacune ne se comble pas ; on l'indique, et on passe.
Déjeuner au bord du canal malgré les nuages. Le niveau est haut pour juin. J'ai repensé à Nanette en coupant mon pain — non pour en tirer une leçon, simplement parce qu'elle était là dans la liste, et qu'elle méritait au moins d'être nommée.
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