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Dimanche. Le dépôt était fermé, mais j'avais demandé la clé pour finir un travail de cotation commencé vendredi — trois boîtes de correspondance notariale, dossier de la famille Rœderer, deuxième moitié du XIXe siècle. J'y suis restée deux heures dans le silence de la salle de lecture vide, avec seulement le bruit du système de ventilation et, dehors, les cloches de la cathédrale.
Dans la troisième boîte, j'ai trouvé une lettre datée du 8 novembre 1874 — il y a exactement cent cinquante-deux ans aujourd'hui. L'auteur se nomme Eugène Rœderer, négociant en drap, qui écrit à son frère depuis Mulhouse. La lettre ne porte pas d'adresse de destination, ce qui laisse supposer qu'elle est un brouillon ou qu'elle a été retournée à l'expéditeur. Ce que l'on sait : elle a néanmoins été conservée, pliée dans une enveloppe avec le cachet de cire brisé. Ce qu'on ignore : si elle a jamais été envoyée.
Le contenu est d'une banalité presque apaisante. Eugène informe son frère du prix du charbon à Mulhouse (« vingt-deux marks le stère, ce qui est excessif »), de la santé d'une certaine Amélie — la femme, la sœur, une employée, on ne sait pas — et du fait que le 8 novembre est pluvieux, « comme il est toujours pluvieux ici en cette saison ». Cette dernière observation m'a arrêtée. Aujourd'hui, à Strasbourg, il pleut aussi. Ce n'est pas une coïncidence signifiante. C'est simplement novembre.
Ce que je suppose, à titre d'hypothèse : Eugène avait un différend avec son frère, et ce flot de banalités — le charbon, la pluie, la santé d'Amélie — couvre quelque chose qu'il ne sait pas encore dire. Il y a une phrase raturée au bas de la deuxième page, assez brève, dont je peux déchiffrer deux mots : « tu devrais ». La suite est illisible, l'encre ayant été grattée. Pas biffée : grattée, ce qui demande une intention.
J'ai mangé mon sandwich au dépôt aujourd'hui, faute de banc sec. Le carnet à la main, j'ai noté la date, le nom, le prix du charbon. Ces trois stères à vingt-deux marks représentent environ une semaine de salaire pour un ouvrier textile alsacien de l'époque, d'après les registres de la chambre de commerce que j'ai consultés il y a quelques mois — mais il faudrait vérifier pour Mulhouse spécifiquement avant de l'affirmer.
La lettre rejoint la boîte. La cotation est faite. Eugène Rœderer restera un négociant en drap avec un différend non formulé et une phrase grattée, jusqu'à ce que quelqu'un d'autre s'arrête sur cette boîte.
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