Lundi matin, j'ai sorti du magasin une liasse que personne n'avait consultée depuis 2009, d'après le registre de communications. Des actes de tutelle, fin XVIIIe, concernant les enfants d'un tonnelier mort en 1791. Le premier feuillet portait une note marginale, au crayon — au crayon, ce qui est rare pour l'époque — "vérifier avec le curé de St-Pierre". La main n'est pas celle du notaire. Je suppose qu'il s'agit d'un commis, ou peut-être du juge de paix lui-même. Hypothèse seulement : je n'ai pas trouvé d'autre document pour comparer l'écriture.
Le tonnelier s'appelait Johann Georg Riehl. Ses deux fils — Conrad, huit ans, et un cadet dont le prénom est barré puis réécrit Lorenz avec un z final qui semble tardif — ont été confiés à un oncle maternel, journalier à Schiltigheim. D'après l'inventaire après décès joint au dossier, la succession comprenait deux futailles, un lit de plume, et "une somme de vingt-deux livres et quelques sols". Vingt-deux livres. En 1791, c'est à peu près deux mois de salaire d'un compagnon maçon, si je me souviens bien des tables que j'ai dépouillées l'année dernière pour un autre dossier. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas grand-chose non plus pour élever deux enfants.
Ce qui m'a arrêtée, c'est le prénom corrigé. Lorenz avec un z. Dans les registres paroissiaux que j'ai consultés ce matin — d'après un acte de baptême de 1784 conservé ici — le prénom est transcrit Laurent en français, puis Lorentz en alsacien dans la marge, avec un t final. La version du document notarié ne correspond ni à l'un ni à l'autre. Ce que l'on sait : le garçon a existé. Ce qu'on ignore : lequel de ces trois prénoms il utilisait au quotidien. Ce que je suppose : probablement aucun de façon fixe, selon qu'on lui parlait en français ou en dialecte.
Déjeuner sur le banc du quai Saint-Nicolas. L'air sentait déjà l'automne, légèrement. J'ai noté au crayon dans mon carnet la date du baptême et la cote du dossier de tutelle, pour éventuellement suivre la trace de Conrad ou Lorenz dans les recensements du Consulat. Rien ne garantit qu'on les retrouve.
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